LIBÉRALISME

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LIBÉRALISME

Le libĂ©ralisme est une doctrine Ă©conomique: celle qui se donne le marchĂ© pour seul fondement, avec pour alliĂ©es naturelles l’initiative privĂ©e et la libre concurrence. Le libĂ©ralisme est aussi une philosophie politique: sa vision du monde lui commande d’amĂ©nager et de garantir la libertĂ© de ceux qui vivent dans la citĂ©. Enfin, le libĂ©ralisme est une disposition d’esprit: plus qu’une doctrine relative Ă  l’agencement institutionnel de la sociĂ©tĂ© politique ou de la sociĂ©tĂ© Ă©conomique, moins qu’une vĂ©ritable Ă©thique permettant Ă  chacun de s’accommoder de sa condition, il constitue une interprĂ©tation simultanĂ©e de l’homme et de la sociĂ©tĂ© qui fait de la libertĂ© le point d’aboutissement d’une crĂ©ation continue, et non une espĂšce d’état de nature qu’il conviendrait de prĂ©server intact.

Doctrine Ă©conomique et philosophie politique, vision du monde social et politique en mĂȘme temps que justification a posteriori d’un ordre existant: entendu dans son sens courant et non dans ce que la raison est en droit d’y trouver, le libĂ©ralisme est Ă  la fois l’une et l’autre, ce qui ajoute Ă  la difficultĂ© d’en donner une dĂ©finition dĂ©pourvue de toute ambiguĂŻtĂ©. DifficultĂ© rĂ©elle, car non seulement les sources du libĂ©ralisme sont multiples, mais elles n’appartiennent pas toutes, tant s’en faut, Ă  la mĂȘme Ă©poque. En outre, les mots du libĂ©ralisme se sont universalisĂ©s et chacun en fait un usage pour ainsi dire tactique. Bien plus, le libĂ©ralisme exprime pour les uns une revendication proprement politique, tandis que d’autres estiment au contraire que l’économie de marchĂ© est la condition nĂ©cessaire du libĂ©ralisme politique. Ironie de l’histoire enfin: la rĂ©fĂ©rence au libĂ©ralisme est d’autant moins ostentatoire que celui-ci s’incarne davantage par la force apparente des choses et des idĂ©es.

1. Les origines du libéralisme

Le libĂ©ralisme n’est pas la rĂ©alisation historique d’un schĂ©ma conçu prĂ©alablement par l’esprit. Il n’est pas davantage cet ensemble de principes seuls capables de justifier a posteriori un ordre social ou politique rĂ©sultant de l’action dĂ©sordonnĂ©e des hommes. Ni guide exclusif pour l’action, ni idĂ©ologie lĂ©gitimatrice d’un ordre existant, le libĂ©ralisme exprime seulement une interprĂ©tation de l’univers social, interprĂ©tation qui s’élabore et se modifie progressivement sous la double Ă©preuve des faits et des idĂ©es. Les faits, ce sont les Ă©vĂ©nements d’une histoire que les hommes font sans le savoir, ou en le sachant. Les idĂ©es, ce sont les Ă©lĂ©ments de cet ordre juste auquel les hommes aspirent et au regard duquel ils considĂšrent immanquablement leur prĂ©sent et leur passĂ©.

Ainsi, le libĂ©ralisme n’étant pas unique ou uniforme, chacune de ses versions trouve son fondement originel dans un Ă©vĂ©nement historique ou chez un penseur qui n’appartient qu’à elle. LĂ  rĂ©side sans doute l’ultime singularitĂ© de ce que l’on nomme libĂ©ralisme: dans son incapacitĂ©, en tant que schĂ©ma d’intelligibilitĂ© aussi bien que comme image de la sociĂ©tĂ© «bonne» Ă  se donner un Ă©lĂ©ment fondateur unique, que celui-ci soit un Ă©vĂ©nement historique ou la pensĂ©e d’un philosophe prophĂšte.

Si l’on consent nĂ©anmoins, par pure convention, Ă  donner un acte de naissance au libĂ©ralisme, celui-ci n’est autre que la DĂ©claration des droits de l’homme de 1789. La RĂ©volution française consacre en mĂȘme temps qu’elle achĂšve le siĂšcle des LumiĂšres. C’est sous la forme du principe de la «souverainetĂ© nationale» que la dĂ©mocratie est instaurĂ©e en France. La souverainetĂ© n’appartient pas au roi; elle n’est pas divisĂ©e entre les diffĂ©rents ordres; elle rĂ©side dans la volontĂ© gĂ©nĂ©rale de la Nation: «Le principe de toute souverainetĂ© rĂ©side essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autoritĂ© qui n’en Ă©mane expressĂ©ment.» Et l’AssemblĂ©e se dĂ©clare chargĂ©e «d’interprĂ©ter et de prĂ©senter la volontĂ© gĂ©nĂ©rale de la Nation». La formulation fait de la Nation la personne juridique seule titulaire de la souverainetĂ©. La Nation, c’est le «moi commun» de Jean-Jacques Rousseau. La loi devient ainsi la manifestation la plus Ă©clatante de l’avĂšnement de la dĂ©mocratie, aprĂšs l’absolutisme monarchique. Ainsi s’achĂšve le siĂšcle des LumiĂšres, dont l’inspiration centrale avait Ă©tĂ©, selon la formule de Francis-Paul BĂ©noit, de «consacrer le talent et le savoir, par opposition Ă  la seule naissance».

1789 fonde en effet la premiĂšre version libĂ©rale de la dĂ©mocratie politique: la libertĂ© politique, selon les textes, s’accorde avec l’égalitĂ© et la libertĂ© des aptitudes juridiques. «Nul ne peut ĂȘtre inquiĂ©tĂ© pour ses opinions, mĂȘme religieuses, pourvu que leurs manifestations ne troublent pas l’ordre public.» Avec ce corollaire: «La communication des pensĂ©es et des opinions est un des droits les plus prĂ©cieux de l’homme: tout citoyen peut donc parler, Ă©crire, imprimer librement, sauf Ă  rĂ©pondre de l’abus de cette libertĂ© dans les cas dĂ©terminĂ©s par la loi.»

Le libéralisme politique

À l’origine, le libĂ©ralisme est une philosophie politique dont 1789 apparaĂźt comme la consĂ©cration solennelle. Au milieu du XVIIe siĂšcle, John Locke se faisait dĂ©jĂ  l’ardent dĂ©fenseur des droits individuels, droits dont il soulignait qu’ils plongent leurs racines dans la nature de l’homme, ce qui contraint du mĂȘme coup les gouvernements Ă  les reconnaĂźtre et Ă  les protĂ©ger.

À la mĂȘme Ă©poque, Spinoza affirmait: «Quand chaque homme cherche le plus ce qui lui est utile Ă  lui-mĂȘme, alors les hommes sont les plus utiles les uns aux autres» (Éthique , IV). Le cartĂ©sianisme figure Ă©galement parmi les fondements de la philosophie du libĂ©ralisme politique. Les initiateurs de la RĂ©forme partent eux aussi de l’idĂ©e selon laquelle chacun dans le monde social doit ĂȘtre construit sur la base du libre examen et de la responsabilitĂ© individuelle.

Spinoza, Locke, Descartes, Milton: la liste des pĂšres fondateurs du libĂ©ralisme politique est assurĂ©ment plus longue. Bien que leur inspiration philosophique diffĂšre, tous s’accordent sur les traits caractĂ©ristiques de la sociĂ©tĂ© libĂ©rale. Le premier concerne l’étendue des pouvoirs qui assurent le fonctionnement de la sociĂ©tĂ©. L’État n’a pas le droit de tout faire, et il ne doit jamais faire ce que d’autres que lui pourraient faire Ă  sa place. Ainsi le libĂ©ralisme politique se dĂ©finit d’abord nĂ©gativement: il n’est ni un Ă©tatisme ni un anarchisme; il refuse pareillement le dĂ©pĂ©rissement de l’État et sa dĂ©ification. C’est ce que BĂ©noit appelle la «subsidiaritĂ© de la puissance publique».

Le deuxiĂšme trait caractĂ©ristique du libĂ©ralisme politique, c’est son acceptation de la diversitĂ© sociale, et mĂȘme les encouragements qu’il lui apporte. Alors que l’objectif de tout systĂšme totalitaire est de rĂ©aliser l’unitĂ© sociale, de vaincre les particularismes des milieux sociaux, le libĂ©ralisme se donne au contraire la diversitĂ© sociale sous tous ses aspects Ă  la fois comme point de dĂ©part et comme point d’aboutissement. Cette diversitĂ© est respectable en ce qu’elle constitue le rĂ©sultat nĂ©cessaire des libertĂ©s individuelles. Elle est, en outre, Ă©minemment souhaitable: c’est elle, et elle seule, qui donne Ă  la sociĂ©tĂ© une fluiditĂ© suffisante pour que les passages d’une condition sociale Ă  une autre soient aisĂ©s et frĂ©quents. Ainsi, la diversitĂ© sociale est-elle pour le libĂ©ralisme politique Ă  la fois une fin et un moyen: son acceptation se confond avec celle d’une organisation spontanĂ©e de la sociĂ©tĂ©.

Enfin, troisiĂšme trait caractĂ©ristique du libĂ©ralisme politique: son affinitĂ© d’inspiration avec l’idĂ©al dĂ©mocratique. De celui-ci, Montesquieu donne l’interprĂ©tation la plus largement rĂ©pandue aujourd’hui: «Lorsque, dans la rĂ©publique, le peuple en corps a la souveraine puissance, c’est une dĂ©mocratie.» La puissance entre les mains du peuple: cela implique, en mĂȘme temps que la fixitĂ© et la gĂ©nĂ©ralitĂ© de la loi, la dĂ©volution de la souverainetĂ© au peuple et Ă  lui seul. Dans le sens oĂč les sociĂ©tĂ©s n’ont jamais cessĂ© de l’entendre, depuis ses origines grecques, la dĂ©mocratie exprime le mode de dĂ©signation des gouvernants, le fondement de la lĂ©gitimitĂ© de leur pouvoir, et non l’étendue et moins encore les buts de celui-ci. À la diffĂ©rence du libĂ©ralisme, la dĂ©mocratie n’a pas pour prĂ©occupation ultime de protĂ©ger la libertĂ©, ou mieux, les libertĂ©s. Il reste que l’un et l’autre, bien que leur objet soit fondamentalement diffĂ©rent, convergent nĂ©cessairement aujourd’hui parce qu’ils trouvent leur source d’inspiration dans une mĂȘme tradition qui va de la philosophie grecque Ă  l’esprit des LumiĂšres en passant par la pensĂ©e judĂ©o-chrĂ©tienne. Comme le souligne Raymond Aron dans son Essai sur les libertĂ©s : «La logique du libĂ©ralisme conduit Ă  la dĂ©mocratie par l’intermĂ©diaire du principe de l’égalitĂ© devant la loi. Mais la dĂ©mocratie exige, pour ĂȘtre rĂ©elle, le respect des libertĂ©s personnelles, libertĂ© d’expression et de discussion, libertĂ© d’association et de groupement.»

Le libéralisme économique

Moins qu’une doctrine au sens strict du mot, assurĂ©ment plus que la justification a posteriori de certaines rĂ©alisations dans l’ordre Ă©conomique, le libĂ©ralisme Ă©conomique est aussi une logique d’action, fondĂ©e sur une Ă©thique. Mais avant d’ĂȘtre l’objet d’une rĂ©flexion, le libĂ©ralisme Ă©conomique s’est d’abord inscrit comme une rĂ©alitĂ© dans les Ă©vĂ©nements de l’histoire. À l’origine, il fut une rĂ©action contre le colbertisme. L’État assumait alors l’essentiel de la responsabilitĂ© immĂ©diate de l’économie, tantĂŽt en rĂ©glementant de façon minutieuse toutes les activitĂ©s industrieuses, tantĂŽt en agissant sur la conjoncture au moyen de la dĂ©termination autoritaire du prix. Dans un premier temps, le colbertisme a favorisĂ© l’essor Ă©conomique de façon considĂ©rable. Mais au fil des annĂ©es les rĂ©glementations et les interventions conjoncturelles de l’État sont apparues de façon toujours plus Ă©vidente comme un obstacle au progrĂšs Ă©conomique: le libĂ©ralisme, Ă  cet Ă©gard, est nĂ© de la volontĂ© de lutter contre ces contraintes, dĂ©sormais nuisibles.

Ce sont les physiocrates et, au premier rang parmi eux, Quesnay, qui ont ouvert la voie Ă  la doctrine du libĂ©ralisme Ă©conomique. Selon la thĂšse dĂ©veloppĂ©e dans le Tableau Ă©conomique de 1758, toute la richesse provient de la terre et c’est elle qui anime la vie Ă©conomique en circulant entre les groupes sociaux: les agriculteurs injectent cette richesse dans le circuit Ă©conomique en achetant des biens manufacturĂ©s, richesse qui leur revient ensuite par le jeu des achats de produits agricoles. Le cycle se referme ainsi sur lui-mĂȘme. Cette interprĂ©tation dĂ©limite avec prĂ©cision le domaine d’intervention de la sociĂ©tĂ© politique: celui-ci doit se borner Ă  favoriser ce circuit Ă©conomique naturel; la libertĂ© du commerce, du travail, de la production et de la concurrence internationale doivent ĂȘtre les prĂ©occupations constantes et primordiales des gouvernements. On sait que Turgot s’est voulu l’instrument de cette doctrine formulĂ©e par les physiocrates.

Avec ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), Adam Smith achĂšve la conceptualisation de la doctrine du libĂ©ralisme Ă©conomique. Conceptualisation qui, du reste, est contemporaine de la naissance de l’industrie en Angleterre. Selon lui, toute la richesse vient du travail de l’homme. Et c’est la perception de son intĂ©rĂȘt personnel qui pousse l’homme Ă  l’épargne et au travail. D’oĂč cette conclusion dĂ©cisive: l’intĂ©rĂȘt privĂ© est le moteur de l’économie. Conclusion Ă  laquelle Adam Smith ajoute la thĂšse de l’harmonie fondamentale entre l’intĂ©rĂȘt particulier et l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. De cet ensemble de constatations, l’économiste dĂ©duit que la sociĂ©tĂ© politique se doit de garantir la libre concurrence des intĂ©rĂȘts privĂ©s, s’exerçant dans le cadre du marchĂ©, seule capable d’assurer l’adĂ©quation automatique entre l’offre et la demande.

Si l’on admet que les physiocrates et Adam Smith sont les vĂ©ritables «fondateurs» de la doctrine Ă©conomique libĂ©rale, la formule cĂ©lĂšbre «laissez faire, laissez passer» revĂȘt une signification et une portĂ©e autres que celles qui lui sont prĂȘtĂ©es ordinairement. Le laissez-faire que rĂ©clamait Vincent de Gournay dans ses ConsidĂ©rations n’était rien d’autre, en dĂ©finitive, que la demande de suppression des corporations, privilĂšges injustifiĂ©s pour les maĂźtres et cause d’enchĂ©rissement des produits. Quant au laissez-passer, il correspondait dans son esprit Ă  la suppression des barriĂšres douaniĂšres intĂ©rieures, obstacles aux Ă©changes et Ă  la concurrence. D’oĂč cette affirmation de BĂ©noit: «À ses origines, la pensĂ©e Ă©conomique libĂ©rale sur le rĂŽle de l’État est donc ferme, mais nuancĂ©e: pas d’action Ă©conomique conjoncturelle de l’État, mais une action de rĂ©glementation dans la mesure oĂč cela est nĂ©cessaire pour assurer le respect par tous du libre jeu effectif des mĂ©canismes Ă©conomiques naturels»; ce qui montre les relations de filiation de ceux que l’on nomme aujourd’hui les nĂ©o-libĂ©raux avec les vĂ©ritables inspirateurs du libĂ©ralisme Ă©conomique, et permet du mĂȘme coup de frapper d’inauthenticitĂ© le libĂ©ralisme dont se rĂ©clamaient Malthus et Ricardo.

Sans nul doute, Malthus et Ricardo sont bien libĂ©raux si l’on tient pour dĂ©cisive la prĂ©fĂ©rence affirmĂ©e pour la libertĂ© Ă©conomique et la condamnation simultanĂ©e de l’intervention de l’État. Mais l’un et l’autre, en vĂ©ritĂ©, chacun Ă  sa façon, s’écartent de la voie tracĂ©e par Quesnay et Smith en prĂŽnant l’adoption de mesures susceptibles d’influer sur les comportements du prĂ©sent au nom du futur qu’ils croient pouvoir discerner. Sans le savoir, ils se mettent ainsi en contradiction avec les principes dont ils se rĂ©clament. Pour Malthus, l’humanitĂ© court Ă  la famine, car la population s’accroĂźt beaucoup plus vite que les subsistances: tel est le diagnostic de son Essai sur le principe de population (1798). Pour Ricardo, le risque que court l’humanitĂ© est l’augmentation des prix, qui serait surtout ressentie par les ouvriers. Dans ses Principes de l’économie politique et de l’impĂŽt (1817), il explique que le salaire des ouvriers se fixe nĂ©cessairement Ă  un niveau permettant la survie physique. Cette thĂ©orie du «salaire naturel» ignore par consĂ©quent la possibilitĂ© d’une politique dĂ©libĂ©rĂ©e de salaires Ă©levĂ©s ou bien celle d’une action des salariĂ©s pour obtenir une amĂ©lioration de leur condition. Mais ce sont les Ă©vĂ©nements, non les thĂ©oriciens, qui ont frappĂ© d’inauthenticitĂ© le libĂ©ralisme de Ricardo et de Malthus. Les idĂ©es de ce dernier ont provoquĂ© un affaiblissement des pays se rĂ©clamant du libĂ©ralisme, non seulement parce qu’ils ont limitĂ© le nombre des naissances, mais aussi en raison des obstacles qu’ils ont dressĂ©s devant l’augmentation spontanĂ©e des salaires. Quant aux idĂ©es de Ricardo relatives au «salaire naturel», elles sont devenues loi d’airain pour le socialiste allemand Lassalle avant d’ĂȘtre Ă©rigĂ©es en dogme dans l’interprĂ©tation du capitalisme que Marx a vulgarisĂ©e.

Avec ses Principes d’économie politique (1848), Stuart Mill a renouĂ© avec la tradition des pĂšres fondateurs du libĂ©ralisme Ă©conomique. Moraliste et Ă©conomiste, il a posĂ© le problĂšme des rapports entre la question Ă©conomique et les questions sociales: l’ordre social ne trouve son ultime justification que dans la poursuite du bonheur pour tous. C’est Ă  lui que l’on doit la distinction entre les «lois de production», de caractĂšre physique ou naturel, et en tant que telles parfaitement universelles, et les «lois de rĂ©partition», de caractĂšre social, et susceptibles Ă  ce titre d’ĂȘtre subordonnĂ©es Ă  des objectifs moraux ou, si l’on prĂ©fĂšre, politiques. En mettant ainsi l’accent sur les libertĂ©s dont l’État a pour tĂąche de rĂ©aliser les conditions, le libĂ©ralisme humanitaire de Stuart Mill s’opposait Ă  la fois au laissez-faire et au pseudo-libĂ©ralisme de Ricardo et de Malthus. La voie Ă©tait ouverte pour une conciliation de la libertĂ© Ă©conomique avec le progrĂšs social.

Cependant, ce sont les succĂšs mĂȘmes du libĂ©ralisme Ă©conomique, dans la seconde moitiĂ© du XIXe siĂšcle et pendant les trente premiĂšres annĂ©es du XXe, qui ont dĂ©tournĂ© certains libĂ©raux de la «question sociale». AprĂšs LĂ©on Walras, Keynes a cĂ©dĂ©, entre 1910 et 1930, Ă  la tentation de la technique Ă©conomique, de l’économie «pure», renonçant du mĂȘme coup Ă  la rĂ©flexion sur la finalitĂ© de la sociĂ©tĂ©. Qu’il s’agisse du plein emploi, de la redistribution des revenus ou du dĂ©veloppement de la consommation des classes les moins aisĂ©es, Keynes choisit toujours la voie de la technique de l’économie, de prĂ©fĂ©rence Ă  celle de la finalitĂ© sociale de l’économie.

C’est prĂ©cisĂ©ment contre les piĂšges de l’économie pure que se sont Ă©levĂ©s tout d’abord Walter Lippmann aux États-Unis et Jacques Rueff en France, bientĂŽt suivis par des penseurs venus d’horizons aussi diffĂ©rents qu’Alfred Sauvy, François Perroux, Jean FourastiĂ© et Maurice Allais, tous s’accordant Ă  la fois sur les vertus de la concurrence et sur la nĂ©cessitĂ©, afin de la prĂ©server, d’encadrer la libertĂ© Ă©conomique par des institutions juridiques et politiques. Or, cette idĂ©e de l’encadrement institutionnel du libĂ©ralisme Ă©conomique, ou de la prise de conscience de la nĂ©cessitĂ© de l’intervention du lĂ©gislateur, est le thĂšme central de l’Ɠuvre de Sismondi qui, Ă  une conception simplement analytique et descriptive de l’économie, a substituĂ© une conception finaliste. L’économiste, selon lui, «s’adresse au cƓur aussi bien qu’à la raison». Et il ajoute: «L’économie politique doit nous enseigner la thĂ©orie du bien-ĂȘtre de tous.» Ce qu’il complĂšte par cette affirmation: «L’accroissement des richesses n’est pas le but de l’économie politique, mais le moyen dont elle dispose pour procurer le bonheur de tous.» D’oĂč cette affirmation qui Ă©claire toute sa rĂ©flexion: «L’économie politique est, en grande partie, une science morale.»

Loin d’apparaĂźtre comme un reniement du libĂ©ralisme classique d’Adam Smith, la pensĂ©e de Sismondi se situe dans le prolongement de celle des physiocrates: son ambition est de mettre en accord les techniques de l’économie libĂ©rale avec les finalitĂ©s de la sociĂ©tĂ© politique. Ses Nouveaux Principes d’économie politique (1819) sont d’abord un plaidoyer ardent en faveur de la libertĂ© de l’entreprise et de la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production. Ils portent surtout la marque d’une conviction: «La sociĂ©tĂ© libĂ©rale ne peut durer que si toutes les classes sont dans l’aisance.» Encore que l’égalitĂ© des conditions Ă©conomiques ne soit pas l’objectif souhaitable de la sociĂ©tĂ© juste et bonne selon Sismondi: «Il n’importe pas que chacun ait une part Ă©gale aux fruits de la terre», car le travail «ne peut trouver de stimulant que dans ces inĂ©galitĂ©s mĂȘmes». Ainsi, le but de la sociĂ©tĂ© libĂ©rale, «ce n’est donc point l’égalitĂ© des conditions, mais le bonheur dans toutes les conditions». D’oĂč la nĂ©cessitĂ©, pour atteindre ce but, d’une certaine intervention du lĂ©gislateur et du gouvernement. FidĂšle Ă  Quesnay et Ă  Smith, Sismondi s’oppose par consĂ©quent au laissez-faire et au laissez-passer de l’école classique anglaise.

2. La démocratie libérale

Fruit d’une Ă©volution historique bien plus que schĂ©ma de sociĂ©tĂ© conçu par l’esprit, la dĂ©mocratie libĂ©rale, en son sens premier, est la conjonction du libĂ©ralisme politique et du libĂ©ralisme Ă©conomique.

Le double principe de la démocratie libérale

Son «principe», pour s’exprimer comme Montesquieu, ou bien, si l’on prĂ©fĂšre, son principe d’intelligibilitĂ©, est double. Il rĂ©side dans la dissociation de la politique et de l’économie et dans l’indissociabilitĂ© simultanĂ©e du libĂ©ralisme politique et du libĂ©ralisme Ă©conomique. Celle-ci commande implicitement toute l’Ɠuvre doctrinale de Sismondi; celle-lĂ  fut explicitement proclamĂ©e, en France, dĂšs les premiĂšres annĂ©es de la RĂ©volution en 1789.

Dissociation, d’abord, de la politique et de l’économie. En son sens exact, l’économie englobe la totalitĂ© des activitĂ©s relatives Ă  la production, Ă  la distribution et Ă  la consommation des richesses. Ainsi entendue, l’économie constitue bien «le fond des choses»: pas de vie humaine sans la satisfaction, dans de bonnes ou de mauvaises conditions, des besoins de tous en biens et en services; pas de vie sociale possible s’il n’y a pas production et consommation des biens et des services tenus pour indispensables. La politique, en son sens Ă©tymologique, c’est l’organisation de la CitĂ©, ce sont les choix fondamentaux qui dĂ©terminent les modalitĂ©s de l’organisation de la sociĂ©tĂ©. De façon plus prĂ©cise, la politique, c’est la dĂ©termination de la forme de l’État, l’organisation des diffĂ©rents pouvoirs publics et la mise en Ɠuvre de leurs compĂ©tences respectives. En son sens le plus usuel, celui qui correspond Ă  l’expression «faire de la politique», le mot dĂ©signe tout ce qui concerne l’accĂšs aux fonctions dont la compĂ©tence est dĂ©limitĂ©e par les diffĂ©rents pouvoirs publics. Au sens large ou au sens Ă©troit du terme, la politique dĂ©signe toujours l’effort des hommes en vue d’assurer la maĂźtrise de leur destin, leur volontĂ© de ne pas subir sans rĂ©agir la force des choses et de dĂ©terminer eux-mĂȘmes les traits de la sociĂ©tĂ© oĂč ils vivent. Comment, du mĂȘme coup, l’un des objets essentiels de la politique ne serait-il pas l’action sur l’économie? En d’autres termes, ceux de BĂ©noit, «si l’économie constitue le fond des choses, l’objet de la politique est d’acquĂ©rir la maĂźtrise des choses».

Formule qui Ă©claire doublement le principe libĂ©ral de la dissociation de la politique et de l’économie. Elle affirme, en premier lieu, la prĂ©Ă©minence de la politique sur l’économie. Alors que la thĂšse marxiste du matĂ©rialisme historique affirme la primautĂ© de l’économie, l’organisation politique n’étant guĂšre qu’une superstructure en derniĂšre analyse commandĂ©e par elle, le libĂ©ralisme dĂ©duit la prĂ©Ă©minence de la politique des enseignements de l’histoire: «C’est la politique qui tend toujours Ă  gouverner l’économie.» Elle indique, en second lieu, que le libĂ©ralisme Ă©conomique commande Ă  l’État de «refuser de considĂ©rer l’économie comme entrant globalement dans le cercle des attributions propres de la puissance publique, État ou collectivitĂ©s dĂ©centralisĂ©es, pour la laisser, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, aux particuliers». Il reste que la dissociation est simplement institutionnelle: la dĂ©cision de confier l’activitĂ© Ă©conomique Ă  l’initiative et Ă  l’action privĂ©es implique, bien loin de l’exclure, «la maĂźtrise de l’économie par l’État libĂ©ral». Moraliste et Ă©conomiste, Sismondi l’enseigne: le bien-ĂȘtre de toutes les classes sociales, le bonheur pour tous doit constituer l’horizon de toute politique. En ce sens au moins, l’économie ne doit jamais cesser d’ĂȘtre subordonnĂ©e Ă  la recherche de la libertĂ© de la personne humaine.

Second principe constitutif du libĂ©ralisme, aprĂšs celui de la dissociation «institutionnelle» de la politique et de l’économie: l’indissociabilitĂ© du libĂ©ralisme politique et du libĂ©ralisme Ă©conomique. L’un et l’autre constituent les deux aspects de la sociĂ©tĂ© libĂ©rale. L’un et l’autre convergent vers un type particulier de sociĂ©tĂ© que BĂ©noit baptise dĂ©mocratie libĂ©rale. La logique et l’histoire s’accordent-elles pour dĂ©montrer ou pour illustrer l’unitĂ© profonde du libĂ©ralisme? À coup sĂ»r, la question est cruciale, celle de savoir si les libĂ©raux ont raison de plaider qu’il n’est pas de libĂ©ralisme qui ne soit Ă  la fois politique et Ă©conomique. Sont-ils fondĂ©s Ă  dĂ©noncer comme Ă©tant contre-nature l’alliance Ă  laquelle aspirent certains socialistes entre un libĂ©ralisme intellectuel ou politique et un certain dirigisme Ă©conomique, plus ou moins proche de la planification autoritaire?

L’histoire enseigne, disent les libĂ©raux, que le libĂ©ralisme rĂ©sulte de la conjonction de deux mouvements, le libĂ©ralisme Ă©conomique et le libĂ©ralisme politique, mouvements dont les origines sont distinctes mais qui procĂšdent, l’un comme l’autre, de la mĂȘme aspiration des hommes Ă  plus de libertĂ© dans les sociĂ©tĂ©s au sein desquelles ils vivent. Et la logique exclut la possibilitĂ© de dissocier les deux dimensions du libĂ©ralisme. Il n’existe pas de libĂ©ralisme Ă©conomique vĂ©ritable sans libĂ©ralisme politique: «La libertĂ© de produire et de consommer, souligne BĂ©noit, ne peut exister sans la libertĂ© de choisir, facultĂ© qui n’est prĂ©cisĂ©ment reconnue aux individus – producteurs et consommateurs – que dans le cadre du libĂ©ralisme politique.»

L’éthique du libĂ©ralisme

La dissociation de la politique et de l’économie, l’indissociabilitĂ© du libĂ©ralisme politique et du libĂ©ralisme Ă©conomique: ensemble, les deux principes attestent l’unitĂ© profonde du libĂ©ralisme. Cette unitĂ© rĂ©side dans une philosophie ou, mieux, dans ce que Jean Baechler n’hĂ©site pas Ă  appeler une « idĂ©ologie ». À ce titre, le libĂ©ralisme apporte une rĂ©ponse Ă  chacune des quatre questions qualifiĂ©es de fondamentales: le Mal, le pouvoir, les conflits, l’extĂ©rieur. Le Mal est sans aucun doute possible le problĂšme fondamental de l’existence humaine, et il dĂ©borde le champ couvert par l’«idĂ©ologie». Selon Baechler, le libĂ©ralisme donne Ă  cette question une rĂ©ponse sans ambiguĂŻtĂ©: «En chaque homme, il y a un tyran sanguinaire et un ange de bontĂ© [...], chaque homme, pris individuellement ou en groupe, est un mĂ©lange indissociable de Bien et de Mal [...]; quoi que l’on fasse, chacun a son versant lumineux et son ombre.» Cette rĂ©ponse de Baechler revient Ă  faire du libĂ©ralisme une version laĂŻcisĂ©e du dualisme et Ă  le distinguer par lĂ  des autres idĂ©ologies qui, toutes, cĂšdent au monisme. Une telle rĂ©ponse comporte logiquement plusieurs implications: la primautĂ© de l’ombre sur la lumiĂšre chez l’homme Ă  l’état de nature; l’impossibilitĂ© d’une citĂ© idĂ©ale et la nĂ©cessitĂ© corrĂ©lative d’accepter une sociĂ©tĂ© imparfaite; l’impossibilitĂ© d’accroĂźtre le Bien sans accroĂźtre simultanĂ©ment le Mal.

Comme systĂšme de pensĂ©e ou comme disposition d’esprit, le libĂ©ralisme se donne Ă©galement une certaine conception du pouvoir dans la sociĂ©tĂ©. Selon lui, le pouvoir est Ă  la fois un bien et un mal: «Un bien, explique Baechler, en ce que seul le pouvoir permet de contenir la mĂ©chancetĂ© naturelle.» Et d’ajouter: «Mais les dĂ©tenteurs du pouvoir sont aussi des hommes et peuvent en user mĂ©chamment.» De lĂ  procĂšde pour le libĂ©ralisme la rĂšgle impĂ©rieuse d’un pouvoir limitĂ© et divisĂ©. Si l’on en croit en effet Baechler: «Le libĂ©ralisme parfait ou pur serait rĂ©alisĂ© dans une sociĂ©tĂ© dont chaque membre serait un centre autonome de dĂ©cision, qui consentirait des dĂ©lĂ©gations provisoires et partielles du pouvoir et ne s’inclinerait devant la majoritĂ© qu’en se rĂ©servant le droit ultime Ă  la rĂ©volte [...]. La rĂ©alitĂ© est plus ou moins Ă©loignĂ©e de l’idĂ©al, selon le nombre et la puissance des frottements.» Faute de pouvoir remplir les conditions pour qu’un tel idĂ©al soit possible, l’absence d’empiĂ©tement sur l’autonomie d’autrui, l’égalitĂ© du pouvoir de dĂ©cision de chacun, la sociĂ©tĂ© libĂ©rale s’accommode de solutions institutionnelles imparfaites: la multiplicitĂ© des partis, la libertĂ© d’association, la division des pouvoirs, le contrĂŽle de l’administration, les procĂ©dures d’appel...

Une troisiĂšme singularitĂ© du libĂ©ralisme rĂ©side dans la maniĂšre dont il pose le problĂšme des conflits et dont il envisage leur rĂ©solution. À cet Ă©gard, la difficultĂ© rĂ©sulte du fait que le libĂ©ralisme reconnaĂźt les divergences entre les opinions, les intĂ©rĂȘts ou les profits, qu’il considĂšre mĂȘme que ces divergences constituent une richesse et une chance de salut pour les sociĂ©tĂ©s. La question, du mĂȘme coup, se pose de savoir comment concilier la stabilitĂ© de l’ordre collectif et la protection de la diversitĂ© sociale. Dans l’univers de raretĂ© qui est celui oĂč se prennent les dĂ©cisions Ă©conomiques, le marchĂ© est la seule procĂ©dure pacifique permettant d’arbitrer les conflits. Le marchĂ© est la seule procĂ©dure sociale qui permette Ă  des consommateurs et Ă  des producteurs de s’entendre sur un prix et sur un volume de transaction. C’est la loi de l’offre et de la demande: vendeurs et acheteurs se font rĂ©ciproquement des concessions, qui permettent de s’arrĂȘter Ă  un prix qui ne satisfait personne mais que tous acceptent. Au dĂ©bat entre des intĂ©rĂȘts divergents il n’y a pas d’autre issue, hormis la procĂ©dure du marchĂ©, que la loi du plus fort, c’est-Ă -dire le plus souvent celle du pouvoir politique. Encore faut-il, pour que la marchĂ© soit «bon» et juste, assujettir les opĂ©rateurs Ă  des rĂšgles impĂ©ratives.

En tant que procĂ©dure d’arbitrage, le marchĂ© ne concerne pas seulement les Ă©changes rĂ©putĂ©s «marchands». Partout oĂč existent une offre et une demande, le libĂ©ralisme met toute sa confiance dans le marchĂ©, conçu comme un affrontement entre des intĂ©rĂȘts divergents, pour parvenir Ă  un arbitrage en suivant une voie pacifique. Ainsi existe-t-il, selon cette ligne de pensĂ©e, une offre et une demande de nuptialitĂ©, de natalitĂ©, de criminalitĂ©. Et les libĂ©raux rappellent que l’homme politique lui-mĂȘme se prĂ©sente sur un marchĂ©: l’échange des suffrages contre un programme. Rappel d’autant plus salutaire Ă  leurs yeux que l’homme politique pense bien souvent pouvoir tout promettre sans jamais rien donner.

Il reste que sur l’issue de l’affrontement entre l’offre et la demande, les libĂ©raux n’ont pas toujours professĂ© le mĂȘme optimisme, et ils demeurent aujourd’hui encore trĂšs divisĂ©s. Pour le libĂ©ralisme des LumiĂšres, la concurrence ne peut pas ne pas favoriser le triomphe de la raison, pour peu qu’aucune entrave ne vienne en fausser le jeu. Comme le dit encore Baechler: «... l’équilibre ne peut ĂȘtre stable qu’au point oĂč s’impose la bonne solution, devant laquelle les passions, les intĂ©rĂȘts et les opinions s’inclineront, car le bon sens – c’est-Ă -dire la capacitĂ© de s’ouvrir Ă  la vĂ©ritĂ© – est la chose du monde la mieux partagĂ©e». En d’autres termes, la «main invisible» ou la «ruse de l’histoire», sous les apparences de mouvements browniens irrationnels, finit nĂ©anmoins par faire coincĂŻder le rĂ©el et l’idĂ©al. Conviction assurĂ©ment contradictoire avec celle de l’imperfection irrĂ©versible des hommes: on ne peut simultanĂ©ment affirmer que le Mal est indĂ©racinable et que la Raison finira par triompher pour instaurer un ordre juste et bon.

À ce libĂ©ralisme optimiste ou angĂ©lique on peut en opposer un autre, Ă©tabli sur un fond de scepticisme ou de relativisme. Dans cette seconde version du libĂ©ralisme, aucune solution ne peut ĂȘtre dĂ©crĂ©tĂ©e rationnelle et la coĂŻncidence entre le rĂ©el et l’idĂ©al n’est pas l’issue nĂ©cessaire de la confrontation des idĂ©es ou des intĂ©rĂȘts sur le marchĂ©. Le Vrai ou le Bien ne pouvant ĂȘtre le privilĂšge de personne, il faut postuler l’équivalence entre les profits et le caractĂšre arbitraire de chacun. Une fois admis ce postulat, la confrontation sur le marchĂ© aboutit, non pas Ă  la «bonne» solution, mais Ă  la moins mauvaise possible, celle au moins dont la seule vertu incontestable sera d’inspirer le respect, faute de pouvoir ĂȘtre admise comme prĂ©fĂ©rable aux autres.

Enfin, le libĂ©ralisme est singulier en ce qu’il pose autrement le problĂšme des relations internationales et celui de la guerre. Ce sont les principes mĂȘmes dont il se rĂ©clame qui lui commandent le respect de l’indĂ©pendance, la tolĂ©rance vis-Ă -vis de systĂšmes sociaux tenus pour «équivalents», la prĂ©fĂ©rence pour les valeurs de paix ou de compromis et la condamnation simultanĂ©e des valeurs hĂ©roĂŻco-militaires. Sur le plan international, l’idĂ©al libĂ©ral est donc un systĂšme multipolaire et concurrentiel, calquĂ© sur le modĂšle intĂ©rieur. Baechler voit dans l’adhĂ©sion Ă  de tels principes l’ultime explication de la faiblesse des sociĂ©tĂ©s libĂ©rales, dĂšs lors qu’elles sont confrontĂ©es avec des rĂ©gimes non pluralistes. Bien que tacite, le postulat libĂ©ral selon lequel «les autres sont comme nous» anesthĂ©sie et ne peut pas ne pas anesthĂ©sier «la rĂ©action normale de mĂ©fiance et d’opposition devant l’étranger».

Le Bien inextricablement associĂ© au Mal, un pouvoir limitĂ© et divisĂ©, la confiance dans le marchĂ© comme procĂ©dure de rĂ©solution des conflits, le prĂ©supposĂ© ethnologique de l’équivalence des cultures Ă©rigĂ© en principe d’action dans les relations avec les autres États: le libĂ©ralisme est Ă  la fois une façon d’interprĂ©ter la sociĂ©tĂ© prĂ©sente et un projet pour l’avenir. Il ne se confond pas avec le conservatisme parce qu’il est avant tout une volontĂ© de libertĂ©, de changement et de responsabilitĂ©. Il s’oppose en tous points Ă  l’individualisme Ă©goĂŻste, au repliement sur soi qui caractĂ©rise les sociĂ©tĂ©s idĂ©ocratiques, asservies qu’elles sont Ă  une vĂ©ritĂ© qu’elles prennent ou qu’elles feignent de prendre, pour «la» vĂ©ritĂ©.

Le retour du libéralisme

Il n’est guĂšre excessif d’avancer que la polĂ©mique partisane, depuis prĂšs de deux siĂšcles, est dominĂ©e pour l’essentiel par la question du libĂ©ralisme. LibĂ©rale en paroles et par son action, la RĂ©volution de 1789 a Ă©tĂ© dĂ©tournĂ©e trĂšs vite de ses objectifs par un mouvement connu sous le nom de jacobinisme. Au nom de l’égalitĂ© et de leur impatience Ă  crĂ©er une sociĂ©tĂ© selon leur cƓur, les Jacobins ont instituĂ© un pouvoir central et autoritaire. La terreur ne fut bientĂŽt plus que l’autre nom de l’État, et l’autoritarisme devint celui de l’égalitĂ©. L’opposition jacobine a assurĂ©ment retardĂ© de plusieurs dĂ©cennies la mise en Ɠuvre de la dĂ©mocratie libĂ©rale proclamĂ©e par 1789.

L’autre opposition virulente au libĂ©ralisme est venue de l’Église catholique. La mĂ©connaissance du libĂ©ralisme est profonde parmi les membres du clergĂ©, si l’on en juge par les dĂ©clarations frĂ©quentes qui sont faites Ă  son endroit. Souvent, ils identifient laissez-faire et libĂ©ralisme, dĂ©finissant ainsi ce dernier comme le faisaient ses adversaires, plus que ses partisans. Ce n’est sans doute pas un hasard si le libĂ©ralisme a rencontrĂ© moins d’obstacles dans les pays majoritairement protestants. On sait pourtant le caractĂšre novateur et parfaitement «libĂ©ral» de la plupart des encycliques promulguĂ©es par Rome depuis le dĂ©but des annĂ©es 1960. La proclamation par Rome, dont les dĂ©mĂȘlĂ©s avec la libertĂ© d’expression furent nombreux, d’un droit de tous Ă  une information objective revĂȘt Ă  cet Ă©gard une valeur symbolique de premiĂšre importance.

Le libĂ©ralisme subit Ă©galement les attaques de ceux qui se rĂ©clament de lui: ce sont les adversaires de l’intĂ©rieur, les plus dangereux car ils avancent masquĂ©s. Parmi eux, Malthus ou Ricardo, ces faux libĂ©raux coupables de prĂȘcher pour autre chose qu’un simple encadrement institutionnel du marchĂ© et de la concurrence. Plus rĂ©cemment, ces Ă©conomistes qui cĂšdent Ă  la tentation de la technique Ă©conomique ou de l’économie pure, indiffĂ©rents qu’ils sont aux finalitĂ©s ultimes de la sociĂ©tĂ© libĂ©rale et Ă  la philosophie qui l’inspire nĂ©cessairement.

Adversaires dĂ©clarĂ©s du libĂ©ralisme, sous toutes ses formes, ceux qui tiennent l’État pour l’instrument exclusif de la libertĂ© rĂ©elle et concrĂšte de l’individu. FascinĂ© par l’État prussien, Hegel voyait dans l’État l’incarnation de l’Esprit Ă  l’Ɠuvre dans l’Histoire. Le libĂ©ralisme, quant Ă  lui, n’accepte pas plus la dĂ©ification de l’État que l’illusion de son dĂ©pĂ©rissement.

Mais c’est Ă©videmment le socialisme qui constitue le principal dĂ©fi au libĂ©ralisme. Entendu dans son sens le plus gĂ©nĂ©ral, le socialisme tient pour nĂ©cessaire, au nom de la primautĂ© de l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral sur les intĂ©rĂȘts particuliers, la substitution de l’action de la collectivitĂ© sur la libre initiative des individus qui la composent. Proudhon, le premier, lance l’anathĂšme: «La propriĂ©tĂ©, c’est le vol.» Alors que les libĂ©raux font du droit de propriĂ©tĂ© le fondement mĂȘme de la libertĂ©, le socialisme de Proudhon considĂšre qu’elle est la cause ultime de l’inĂ©galitĂ©, de l’injustice et de l’asservissement. Par-delĂ  son interprĂ©tation de la sociĂ©tĂ© capitaliste, Marx fera de l’appropriation collective des moyens de production le passage obligĂ© vers la sociĂ©tĂ© sans classe, celle oĂč peut seulement prendre fin l’exploitation de l’homme par l’homme.

Le plus grand dĂ©fi que le marxisme ait lancĂ© contre le libĂ©ralisme rĂ©side dans la distinction, dĂ©sormais classique, entre les libertĂ©s «formelles» et les libertĂ©s «rĂ©elles». À quoi bon bĂ©nĂ©ficier de la libertĂ© formelle, inscrite dans le droit positif, si l’on ne dispose pas des moyens de l’exercer? Quelle est la libertĂ© des loisirs de celui dont le temps est tout entier absorbĂ© par le travail quotidien? Que signifie pour un homme d’ĂȘtre libre de se cultiver s’il manque matĂ©riellement du minimum vital? Semblables questions, les dĂ©mocraties qui se rĂ©clament du libĂ©ralisme ne se les seraient sans doute pas posĂ©es de la mĂȘme façon, en l’absence du dĂ©fi marxiste. Au moins se seraient-elles montrĂ©es moins attentives aux conditions qui influent, et qui ne peuvent pas ne pas influer sur l’exercice des libertĂ©s consacrĂ©es et garanties par les dispositions juridiques.

À cette distinction, qui les oblige Ă  la confrontation du droit avec les faits, les libĂ©raux doivent seulement rappeler que les libertĂ©s baptisĂ©es formelles sont la condition d’existence des libertĂ©s rĂ©elles. Ou bien, selon la formule de Raymond Aron dans son Essai sur les libertĂ©s : «Contre une certaine complaisance des privilĂ©giĂ©s, enclins Ă  s’accommoder de la misĂšre du plus grand nombre pourvu que leurs libertĂ©s formelles fussent respectĂ©es, la protestation marxiste n’a rien perdu de sa fraĂźcheur. Mais le jour oĂč, sous prĂ©texte de libertĂ© rĂ©elle, l’autoritĂ© de l’État s’étend Ă  l’ensemble de la sociĂ©tĂ© et tend Ă  ne plus reconnaĂźtre de sphĂšre privĂ©e, ce sont les libertĂ©s formelles que revendiquent les intellectuels et les masses elles-mĂȘmes.»

En cette fin du XXe siĂšcle, celui dont les hommes se sont dits si volontiers les fils naturels du stalinisme et du fascisme, on assiste au retour du libĂ©ralisme. La pensĂ©e libĂ©rale inspire Ă  nouveau les savants. L’unitĂ© profonde de la personnalitĂ© humaine est prise en compte et l’examen des comportements de l’homme social se recommande du modĂšle du marchĂ©. Ce qui implique une lecture autre de la famille, de la criminalitĂ©, de la vie politique. Les sciences sociales prennent alors une nouvelle dimension: elles deviennent la science des choix plus ou moins rationnels qui se prĂ©sentent aux hommes dans toutes les circonstances de leur vie.

libéralisme [ liberalism ] n. m.
‱ 1816; de libĂ©ral
1 ♩ Vieilli Attitude, doctrine des libĂ©raux, partisans de la libertĂ© politique, de la libertĂ© de conscience. — SpĂ©cialt Ensemble des doctrines qui tendent Ă  garantir les libertĂ©s individuelles dans la sociĂ©tĂ©.
2 ♩ Mod. (opposĂ© Ă  Ă©tatisme, socialisme) Doctrine Ă©conomique classique prĂŽnant la libre entreprise, la libre concurrence et le libre jeu des initiatives individuelles. ⇒ capitalisme (privĂ©), individualisme; ultralibĂ©ralisme. Le libĂ©ralisme prĂ©conise la libertĂ© du travail et des Ă©changes (cf. Laissez faire, laissez passer). Le libĂ©ralisme s'oppose Ă  l'intervention de l'État, Ă  la constitution de monopoles privĂ©s.
3 ♩ Attitude de respect Ă  l'Ă©gard de l'indĂ©pendance d'autrui, de tolĂ©rance envers ses opinions. ⇒ tolĂ©rance.
⊗ CONTR. Absolutisme, despotisme, dirigisme, Ă©tatisme, socialisme.

● libĂ©ralisme nom masculin (de libĂ©ral) Doctrine Ă©conomique qui privilĂ©gie l'individu et sa libertĂ© ainsi que le libre jeu des actions individuelles conduisant Ă  l'intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Doctrine politique visant Ă  limiter les pouvoirs de l'État au regard des libertĂ©s individuelles. Attitude de comprĂ©hension qui pousse Ă  la tolĂ©rance : Faire preuve de libĂ©ralisme dans ses opinions. Dans la religion protestante, Ă©quivalent du modernisme catholique. ● libĂ©ralisme (citations) nom masculin (de libĂ©ral) AndrĂ© Gide Paris 1869-Paris 1951 Nous entrons dans une Ă©poque oĂč le libĂ©ralisme va devenir la plus suspecte et la plus impraticable des vertus. Journal Gallimard ● libĂ©ralisme (synonymes) nom masculin (de libĂ©ral) Attitude de comprĂ©hension qui pousse Ă  la tolĂ©rance
Synonymes :
- tolérance
Contraires :
- intolérance

libéralisme
n. m.
d1./d HIST Au XIXe s., doctrine et systÚme politiques de ceux qui réclamaient la liberté politique, religieuse, etc., conformément à l'esprit des principes de 1789.
|| Mod. Attitude de ceux qui s'attachent en premier lieu à la défense de la démocratie politique et des libertés individuelles des citoyens. Ant. totalitarisme.
d2./d Doctrine Ă©conomique hostile Ă  l'intervention de l'Ă©tat dans la vie Ă©conomique et Ă  son contrĂŽle sur les moyens de production. Ant. Ă©tatisme.
d3./d Attitude qui respecte la liberté d'autrui en matiÚre d'opinion, de conduite, etc. Ant. autoritarisme, intransigeance.

⇒LIBÉRALISME, subst. masc.
A. — [Correspond Ă  libĂ©ral A]
1. Fait pour une personne d'exercer son mĂ©tier Ă  titre libĂ©ral. Les mĂ©decins ont senti depuis longtemps que le libĂ©ralisme mĂ©dical Ă©tait menacĂ© sur beaucoup de points et que leur dĂ©bat avec la SĂ©curitĂ© sociale n'Ă©tait qu'un Ă©pisode d'une affaire plus ample (H. HATZFELD, Le Grand tournant de la mĂ©d. libĂ©rale, Paris, Les Éd. ouvriĂšres, 1963, p. 293).
2. Attitude, comportement libéral(e). La France par un incoercible libéralisme, donne de l'instruction à ses indigÚnes, quoique sachant trÚs bien que c'est par cette instruction que les indigÚnes s'émanciperont d'elles (MONTHERLANT, Carnets 29 à 35, 34 ds FOULQ.).
3. Vieilli. IndĂ©pendance d'esprit en particulier Ă  l'Ă©gard des dogmes religieux. La priĂšre est morte sur les lĂšvres de ce vieux libĂ©ralisme du dix-huitiĂšme siĂšcle, qui n'avait lui-mĂȘme rien de vivant que sa haine froide contre les choses de l'Ăąme (LAMART., Voy. Orient, t. 1, 1835, p. 37). Aujourd'hui mĂȘme, si elles ne portaient pas la signature d'un saint [Vincent de Paul], ces lettres paraĂźtraient hardies Ă  quelques-uns et d'un libĂ©ralisme inquiĂ©tant (BREMOND, Hist. sent. relig., t. 3, 1921, p. 239). V. cabrer ex. 14 :
‱ 1. Dans les classes de philosophie, les Ă©lĂšves (...) travaillent sur les textes d'Aristote, et se servent des commentateurs hĂ©rĂ©tiques et arabes, d'AverroĂ©s, des alexandrins, avec une virtuositĂ© et un libĂ©ralisme qu'on ne peut concevoir qu'en ces temps de foi solide et de haut savoir.
BRASILLACH, Corneille, 1938, p. 29.
B. — [Correspond Ă  libĂ©ral B]
1. [Sur le plan moral] Attitude de respect Ă  l'Ă©gard de l'indĂ©pendance d'autrui, de tolĂ©rance Ă  l'Ă©gard de ses idĂ©es, de ses croyances, de ses actes. Par principes, rĂ©flexion et caractĂšre, il [Mallet] Ă©tait libĂ©ral; libĂ©ralisme signifie respect d'autrui (TAINE, Dern. Essais crit. et hist., 1893, p. 206). Elle est incroyable [la sottise universitaire], et je lui en veux d'autant plus que je m'y suis laissĂ© prendre jadis. Elle est incroyable avec son affectation d'« esprit large », de « libĂ©ralisme », etc... (RIVIÈRE, Corresp. [avec Alain-Fournier], 1906, p. 314). Elle tenait que notre sociĂ©tĂ©, notre culture, nos mƓurs, se dĂ©faisaient par complaisance et par un relĂąchement oĂč elle ne consentait Ă  voir que faiblesse et non point libĂ©ralisme ou gĂ©nĂ©rositĂ© (GIDE, Et nunc manet in te, 1951, p. 1125) :
‱ 2. Il Ă©tait connu dans le clergĂ© de Paris pour un libĂ©ralisme qui lui avait coĂ»tĂ© son poste de vicaire Ă  Notre-Dame-des-Champs. OrtĂšgue l'avait acceptĂ© dans sa clinique pour cette raison. Il avait Ă©tĂ© un peu déçu de rencontrer tant de foi chez ce prĂȘtre, d'une tolĂ©rance extrĂȘme, mais c'Ă©tait celle d'un missionnaire.
BOURGET, Sens mort, 1915, p. 184.
2. [Sur le plan pol. ou socio-Ă©con.]
a) Attitude ou doctrine favorable Ă  l'extension des libertĂ©s et en particulier Ă  celle de la libertĂ© politique et de la libertĂ© de pensĂ©e. Un libĂ©ralisme crĂ©ateur et justificateur qui doit renouveler et reconstituer le monde politique sur la large base de la libertĂ© la plus gĂ©nĂ©rale et des intĂ©rĂȘts de tous (LAMART., Corresp., 1831, p. 145). L'anarchie (...) a passĂ© en vingt ans dans les esprits et dans les mƓurs (...). C'est le dĂ©veloppement naturel du libĂ©ralisme de nos pĂšres, de l'individualisme dĂ©mocratique, du personnalisme huguenot et de la centralisation Ă  outrance (L. DAUDET, Entre-deux-guerres, 1915, p. 6). Son milieu social, imbu de rationalisme et de libĂ©ralisme politique, Ă©mancipĂ© de toute croyance religieuse, devait donner Ă  Marx le goĂ»t de la libertĂ© (MASSET 1970, p. 93, s.v. libertĂ©).
— En partic. Ensemble des doctrines politiques fondĂ©es sur la garantie des droits individuels contre l'autoritĂ© arbitraire d'un gouvernement (en particulier par la sĂ©paration des pouvoirs) ou contre la pression des groupes particuliers (monopoles Ă©conomiques, partis, syndicats). Anton. autoritarisme :
‱ 3. ... le libĂ©ralisme pose des limites Ă  l'intervention de l'État par la reconnaissance des droits du citoyen, tempĂšre le pouvoir exĂ©cutif par le contrĂŽle lĂ©gislatif et le pouvoir judiciaire, protĂšge l'individu contre les abus de la puissance publique, admet la reprĂ©sentation des minoritĂ©s et les droits de l'opposition, tient grande ouverte la lice oĂč s'affrontent, sous la tutelle de la loi, les compĂ©titions individuelles et se nouent les solidaritĂ©s sociales...
L. ROUGIER, Les Mystiques Ă©con. Paris, Librairie de MĂ©dicis, 1938, p. 15.
— P. mĂ©ton. RĂ©gime, mode de gouvernement qui met en Ɠuvre une doctrine ou une politique libĂ©rale. Le libĂ©ralisme avait Ă©chouĂ©. On avait dit au peuple que la rĂ©forme amĂšnerait la fin de tous ses maux; le peuple avait imposĂ© la rĂ©forme aux lords et les maux Ă©taient pires que jamais (MAUROIS, DisraĂ«li, 1927, p. 139). Lorsque l'Empire [le Second] s'oriente vers le libĂ©ralisme, l'attitude officielle Ă  l'Ă©gard des associations change brusquement; on n'autorise pas toujours ouvertement, mais en fait on tolĂšre (G. BURDEAU, Les LibertĂ©s publiques, Paris, Dalloz, 1966, p. 176). V. aggraver ex. 48.
b) Ensemble des doctrines Ă©conomiques fondĂ©es sur la non-intervention (ou sur la limitation de l'intervention) de l'État dans l'entreprise, les Ă©changes, le profit. Anton. dirigisme, Ă©tatisme, interventionnisme, planisme. Le systĂšme capitaliste (...) est caractĂ©risĂ©, au moins en principe, par le rĂ©gime de la libre concurrence, de la non-intervention de l'État dans l'organisation du travail, de la libertĂ© thĂ©orique des contrats entre employeurs et ouvriers : le rĂ©gime capitaliste coĂŻncide avec le libĂ©ralisme Ă©conomique (LESOURD, GÉRARD, Hist. Ă©con., 1968, p. 18) :
‱ 4. Le libĂ©ralisme constructeur admet l'ingĂ©rence juridique de l'État pour protĂ©ger la libre compĂ©tition qui seule permet de sĂ©lectionner les valeurs (...). Il se refuse Ă  transformer la doctrine (...) du laissez-faire, laisser-passer, essentiellement militante Ă  ses dĂ©buts, en une doctrine fataliste de non-rĂ©sistance aux forces brutales.
L. ROUGIER, Les Mystiques Ă©con. Paris, Librairie de MĂ©dicis, 1938p. 86.
— P. mĂ©ton. RĂ©gime Ă©conomique fondĂ© sur le libĂ©ralisme. Il se prononçait pour un dirigisme strictement rĂ©servĂ© au secteur bancaire et comportant mĂȘme concentration des banques, avec, par contre, le maintien d'un grand libĂ©ralisme dans le secteur industriel (ABELLIO, Pacifiques, 1946, p. 130).
REM. Libéraliste, adj., rare, synon. de libéral (v. ce mot B 2 a). En vertu d'un sens authentique de la liberté, non en vertu d'une doctrine libéraliste ou anarchique (MARITAIN, Human. intégr., 1936, p. 195).
Prononc. et Orth. : []. Att. ds Ac. 1878, 1935. Étymol. et Hist. 1818 « doctrine favorable au dĂ©veloppement des libertĂ©s » (MAINE DE BIRAN, Journal, p. 179). DĂ©r. de libĂ©ral; suff. -isme. L'angl. liberalism « attitude ou doctrine favorable au dĂ©veloppement des libertĂ©s » est attestĂ© dep. 1819 ds NED. FrĂ©q. abs. littĂ©r. : 293. FrĂ©q. rel. littĂ©r. : XIXe s. : a) 393, b) 373; XXe s. : a) 261, b) 553. Bbg. DUB.Pol. 1962, p. 333. - QUEM. DDL t. 18 (s.v. libĂ©raliste); 20. - VARDAR Soc. pol. 1973 [1970], p. 250. - WEIL (A.). En Marge d'un nouv. dict. R. Philol. fr. 1932, t. 45, p. 26.

libĂ©ralisme [libeʀalism] n. m.
ÉTYM. 1818, Maine de Biran, in D. D. L.; de libĂ©ral (3.).
❖
1 Vieilli. Attitude, doctrine des libĂ©raux, partisans de la libertĂ© politique, de la libertĂ© de conscience (→ Immoler, cit. 19, Chateaubriand).
1 Nous sommes obligĂ©s Ă  faire des miracles dans une ville industrielle oĂč l'esprit de sĂ©dition contre les doctrines religieuses et monarchiques a poussĂ© des racines profondes, oĂč le systĂšme d'examen nĂ© du protestantisme et qui s'appelle aujourd'hui libĂ©ralisme, quitte Ă  prendre demain un autre nom, s'Ă©tend Ă  toutes choses.
Balzac, le Curé de village, Pl., t. VIII, p. 598.
♩ Mod. Ensemble des doctrines qui tendent Ă  garantir les libertĂ©s individuelles tantĂŽt contre l'arbitraire du gouvernement par la limitation des pouvoirs de l'exĂ©cutif, tantĂŽt contre l'influence des groupes par la limitation de la puissance des partis, des syndicats.
2 Écon. (opposĂ© Ă  Ă©tatisme et Ă  socialisme). Doctrine selon laquelle la libertĂ© Ă©conomique, le libre jeu des « lois naturelles » (libre concurrence, libertĂ© d'entreprise, libre circulation) ne doivent pas ĂȘtre entravĂ©s par une intervention autoritaire. ⇒ Capitalisme (privĂ©), individualisme. || Le « laisser faire, laisser passer », formule du libĂ©ralisme. ⇒ LibĂ©ral (cit. 10, Ch. Gide). || Le libĂ©ralisme prĂ©conise la libre concurrence, la libertĂ© du travail et des Ă©changes. || Le libĂ©ralisme des physiocrates, d'A. Smith, de Bastiat

2 Ce fut Ă  peu prĂšs Ă  cette Ă©poque (entre 1830 et 1850) que s'effectua ce qu'on pourrait appeler la conjonction de la libertĂ© politique et de la libertĂ© Ă©conomique, qui dĂ©sormais furent confondues dans un mĂȘme culte et portĂšrent un seul et mĂȘme nom : le libĂ©ralisme. La libertĂ© Ă©conomique, c'est-Ă -dire celle du travail et des Ă©changes, fut Ă©levĂ©e au mĂȘme rang que la libertĂ© de conscience ou la libertĂ© de la presse.
Gide et Rist, Hist. des doctrines Ă©conomiques
, p. 382.
3 Nous sommes actuellement dans la pĂ©riode du libĂ©ralisme bĂątard, qui n'ose plus dire son nom et fait sournoisement appel Ă  l'État, son vieil adversaire, sous prĂ©texte de dĂ©fendre ses meilleurs principes.
Daniel-Rops, Ce qui meurt
, p. 116.
3 Attitude de respect Ă  l'Ă©gard de l'indĂ©pendance d'autrui, de tolĂ©rance envers ses opinions. ⇒ TolĂ©rance.
4 (Une mouche m'agace, je la tue : on tue ce qui vous agace. Si je n'avais pas tuĂ© la mouche, c'eĂ»t Ă©tĂ© par pur libĂ©ralisme : je suis libĂ©ral pour ne pas ĂȘtre un assassin.)
R. Barthes, Roland Barthes, p. 121.
❖
CONTR. Absolutisme, autocratie, autoritarisme, caporalisme, cĂ©sarisme, despotisme. — Collectivisme, communisme, dirigisme, Ă©tatisme, socialisme.
CONTR. et COMP. Antilibéralisme.
COMP. Ultra-libéralisme.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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